Le pain au cœur de la Grande Guerre

1. Un enjeu national de subsistance dès 1914

Au début du XXe siècle, le pain est l’aliment de base des Français, avec une consommation annuelle de 328 kg par habitant. Dès août 1914, la mobilisation générale désorganise les moissons et crée une grave pénurie de main-d’œuvre agricole. Face à l’urgence, les autorités nationales (le président du Conseil René Viviani et le ministre de l’Agriculture) ainsi que le maire de Rezé lancent des appels pressants aux femmes, aux enfants et aux travailleurs sans emploi pour remplacer les hommes partis au front et assurer les récoltes.

2. La priorité absolue aux soldats

L’État réquisitionne prioritairement les blés et les farines pour nourrir les 3,5 millions de soldats. Le Poilu reçoit quotidiennement une ration de pain importante (700 g de pain blanc ou 300 g de biscuits de guerre à longue conservation). Le pain blanc français devient alors un outil de propagande face au pain de guerre allemand (Kriegskartoffelnbrot ou « Pain KK »), jugé lourd et indigeste. En revanche, pour les prisonniers français en Allemagne, la faim s’installe rapidement à cause du non-respect des rations. Beaucoup ne survivront que grâce aux colis venus de France.

3. L’effondrement de la production et la taxation des prix

À l’arrière, la situation se dégrade fortement : la production française de blé est divisée par deux entre 1913 et 1917, tandis que les importations américaines chutent. Bien que la pénurie fasse grimper le coût des matières premières et du bois de cuisson, l’inflation du prix du pain est contenue et encadrée de manière autoritaire par l’État et les municipalités via un système de taxation (le prix d’une miche de 1,5 kg passant de 0,62 f en 1914 à 0,95 f en 1919).

4. La mise en place du rationnement (1917-1918)

Devant l’insuffisance des stocks, le gouvernement impose d’abord une recette standard de farine, puis instaure le rationnement obligatoire en avril 1917, matérialisé par des cartes classées en 6 catégories d’âge ou de profession (les rations oscillant entre 100 g et 700 g par jour selon les profils). À Nantes et à Rezé, ces restrictions s’appliquent rigoureusement dès le début de l’année 1918 : la vente de pain de fantaisie est interdite, le pain doit être vendu rassis de plus de 12 heures, et les consommateurs doivent obligatoirement s’enregistrer auprès de leur boulanger.

5. Des boulangeries locales exsangues

À Rezé, la vie quotidienne devient très difficile. Les épouses de boulangers mobilisés doivent gérer seules la fabrication, la vente et la livraison, souvent au prix d’un épuisement total. Malgré les demandes répétées de sursis formulées par le maire J.-B. Vigier pour maintenir les professionnels à leur poste, la mort de plusieurs artisans au front entraîne des fermetures de boutiques, menaçant le ravitaillement d’une population rezéenne en forte croissance (notamment à cause de l’afflux de réfugiés).

Bien que traumatisante, cette crise du pain de la Grande Guerre sera plus tard éclipsée dans la mémoire collective par le souvenir du « pain noir » et des privations encore plus sévères de la Seconde Guerre mondiale.

Pour plus de détails, « les Rezéens dans la Grande Guerre » article I. Impinna- Ed. Les Amis de Rezé

Sources :
Archives municipales de Rezé
Archives municipales de Nantes
Archives départementales de Loire-Atlantique
Centre de Recherche et d’Etude de la boulangerie Et de ses compagnonnages – CREBESC
« La Prolétarienne, l’Union, la Ménagère  …les coopératives ouvrières de consommation dans la Basse-Loire de 1880 -1980. Robert Gautier Coll C.H.T Nantes