Ragon

Quartier de Ragon à Rezé

Une ruralité absorbée par la ville

Yves Lostanlen

La ville de Rezé a demandé aux Amis de Rezé de réaliser une évocation historique de chacun des sept quartiers qui sont aujourd’hui identifiés sur notre commune. Cet article, rédigé dans ce cadre, s’appuie sur une contribution écrite de Michel Kervarec pour la période allant du Moyen-Âge à la fin du 19°siècle. Le concours des archives municipales s’est avéré précieux, tant pour les conseils donnés sur le choix des documents à consulter que pour la mise à disposition d’illustrations.

Point névralgique, carrefour, ou vaste territoire s’étendant grosso modo sur le tiers de la surface de la commune ? Ragon se repère sous les deux acceptions. Passage obligé, dans un environnement agricole encore présent dans les mémoires familiales, ou terme générique désignant les terres nouvelles gagnées par l’urbanisation du sud de Rezé ? Il faut aller de l’une à l’autre définition pour en comprendre l’histoire ancienne et récente.

Paysages et villages d’hier

Le quartier est situé sur un plateau, ce qui a expliqué la présence de plusieurs moulins à vent, qui culmine à 32 m. et dont les rebords s’inclinent vers la Jaguère naissante, l’Ilette et la Sèvre, Pont-Rousseau et, insensiblement, vers le bourg.

Si la forêt de Touffou a été défrichée, ici, à la fin du Moyen-Age, tout en laissant sa trace dans la toponymie (Bauche, Forêt, Brosse, Genétais), le bois des Poyaux n’existait pas encore lors de l’établissement du cadastre en 1826. Les landes, indivises entre les paysans, s’étendaient non loin du hameau de Ragon. Ceinturant celui-ci et les villages voisins du Vivier et de la Quératière, il y avait un commun de 3 hectares. Deux grandes mares communes existaient également : celle du Vivier (pôle jeunesse actuel) et celle de Ragon (square à l’angle des rues Bureau et de l’Etang). La route de La Rochelle séparait le territoire en deux parties bien distinctes. A l’est, un habitat groupé en villages importants, comme en témoigne le recensement de population de 1896 où les Chapelles comptent 103 maisons et 367 habitants ; le Châtelier et l’Aufrère ensemble 59 et 184 ; la Coran et la Guzoire regroupées, 14 et 44 ; Ragon proprement dit : 12 et 43. Parcelles carrées de quelques ares, terres propices à la culture de la vigne ou aux labours, comme l’indiquent les documents cadastraux, sont plus denses ici qu’à l’ouest de la grand’route où Praud, la Bauche-Thiraud, le Genétais, la Brosse, ne totalisent que quelques maisons habitées par une soixantaine de personnes. Là, le maillage des parcelles est plus lâche, les prairies plus nombreuses.

En cette fin du 19e siècle, le quartier, malgré ses 700 habitants, signes d’une densité relativement forte tout de même, constitue bien la campagne de Rezé qui s’arrête aux Trois Moulins.

Quelques points d’histoire, entre moyen-âge et Napoléon 1er

Dans la partie ouest, le domaine de Praud, centre de l’ancienne seigneurie des Bretesches, se rattache par l’histoire au quartier de la Houssais et à la Classerie. Le reste dépendait de la châtellenie de Touffou, propriété des ducs de Bretagne, puis du roi après le rattachement du duché à la France. Juridiquement, bien que déboisé, le secteur gardera un statut forestier jusqu’à la Révolution.

À l’est, le triangle Ragon, la Robinière, les Chapelles, a été fortifié au Moyen Âge. Les bases d’un ouvrage à vocation militaire ont été reconnues comme telles aux Basses-Chapelles, au début du 20e siècle. Ce territoire, auquel il faut ajouter les secteurs du Châtelier et de la Coran, releva de la seigneurie des Pallets, puis de celle de la Maillardière. Le carcan, c’est-à-dire le collier de fer pour attacher le criminel au poteau d’exposition, se trouvait sur la lande, à la Carrée, qui en tire son nom.

Le village du Morteau devint au début du 15e siècle l’Aufrère. C’est en effet le mode de transmission, c’est-à-dire ici la cession d’un fief à un frère, qui supplanta la dénomination d’origine. Naquit ainsi la seigneurie des Fromentaux qui s’étendait jusqu’à la Chaussée.

Lors de la Révolution, l’ensemble du secteur, placé entre les insurgés royalistes et les troupes républicaines, subit de grandes pertes, humaines et matérielles.

Les plaies de la guerre civile se pansent douloureusement avec le temps. Voilà Napoléon, empereur ; il vient à Nantes en 1808. Un arc de triomphe est érigé en son honneur à Ragon, mais il ne le vit sûrement pas car le cortège officiel passa en pleine nuit sous des trombes d’eaux.

Les timides mutations du 19e siècle jusqu’à la guerre 1914-18

Au début de ce siècle, les loups commettent encore des ravages dans les troupeaux ; ce sont des animaux nuisibles dont l’Etat souhaite la disparition. Ainsi, en 1815, il en est tué à Bouguenais et à Rezé[1]. Sans doute évoluaient-ils dans les vastes espaces silencieux du sud de notre commune.

Les structures agricoles n’ont guère changé par rapport à l’Ancien Régime, dans le quartier de Ragon. Avec ses 67 hectares, le domaine de la Bauche-Thiraud est le plus grand, le second en importance à Rezé, derrière les possessions des Monti. Celui de la Brosse s’étend sur 30 hectares. Comptant chacun une vingtaine d’hectares sur notre territoire, ceux de la Maillardière et de la Meilleraie, dont le siège se situe sur la partie de Vertou qui formera la commune des Sorinières à la fin du 19°siècle, complètent la liste des grandes propriétés.
Les landes et communs causent, ici comme ailleurs, beaucoup de querelles d’usage. S’y ajoutent celles concernant les anciennes emprises routières dues au nouveau tracé, rectiligne et plus large, de la route de La Rochelle réalisé depuis la fin du 18e siècle. La solution intervient en 1846 : un tiers des délaissés tombe dans le domaine communal, les deux tiers reviennent aux riverains. Quant à la lande elle-même, elle est mise en vente par lots en 1851 ; la communauté des habitants conserve seulement un terrain pour sa foire annuelle qui, par exemple, en 1839 a lieu le 30 mars, et ses festivités.

Trait marquant de l’agriculture ; la présence de la vigne. Ici, comme dans le sud-Loire, on cultive surtout le gros plant, non pour ses qualités gustatives, mais pour sa transformation en eau de vie, largement exportée même si les marchés de l’Europe du Nord déclinent progressivement durant tout le 19e siècle, ou en vinaigre fabriqué à Nantes et dans sa banlieue. Une certaine quantité de vin est conservée pour la consommation familiale : c’est en quelque sorte, la boisson des pauvres. Les ceps sont plantés en quinconce, sur de petits lopins, depuis un temps immémorial[2]. Arrive le fléau du phylloxera, insecte qui détruira le vignoble français et celui du val de Loire en particulier, à partir de 1884.

Avec le greffage, la vigne renaîtra, mais, il sera tenu compte des progrès de l’agriculture, marqués par la généralisation de la charrue, la traction par le cheval, l’utilisation des engrais, pour la replanter en sillons comme on le voit aujourd’hui. La reconstitution du vignoble ne s’est pas faite seulement en plants greffés, mais aussi en hybrides très divers : baco, oberlin, seibel, noah, othello, qui survivront jusqu’aux lois imposant leur arrachage[3].

Représentant d’une bourgeoisie qui s’installe volontiers à la campagne par goût mais aussi par intérêt, Philémon Chenantais, homme de loi, a fait construire en 1845 à Praud une grande demeure, agrémentée d’une chapelle. Il en a confié la maîtrise d’œuvre à son frère, architecte, dont la carrière s’honore de la conception du Palais de Justice de Nantes et de l’église Saint-Pierre de Rezé. Ph. Chenantais est maire de Rezé de 1848 à 1864. Ce n’est pas le seul du quartier à avoir eu cet honneur : Ernest Sauvestre, de la Carrée, remplira également la fonction de 1896 à 1908.

En 1894, la ligne de chemin de fer Nantes-Legé vient s’accoler à la grand’route ; elle ne semble pas troubler la vie quotidienne des ragonnais. Plus préoccupante a été la création d’un champ d’épandage d’ordures à la Malnoue, accusé d’être à l’origine d’épidémies. C’est en 1898 que la société Grandjouan en obtint la concession d’exploitation. Sur le plan de 1934, il est figuré le long de la route de La Rochelle, à droite en direction des Sorinières ; en face, il y a une porcherie et un « dépôt de vidange ». Curieuse entrée de ville !
La vie collective se déroule sans éclat, rythmée par les grands travaux saisonniers, à l’écart sans doute,  mais aussi aux portes de la ville, avec ses rendez-vous sur le champ de foire, émaillés parfois de bagarres. Comme partout, la guerre de 1914-18 va marquer la fin d’un monde.

Les vagues d’urbanisation des années trente aux années quatre-vingt

Entre 1896 et 1931, la population du quartier s’est accrue de 300 habitants environ et en compte désormais un millier: insuffisant pour modifier la physionomie générale, car les villages constituent encore des unités identifiables. Cependant la commune est toujours divisée en deux parties : le recensement de 1931 distingue à Ragon, à la Carrée et à Praud, les maisons « côté Saint-Paul » et celles « côté Rezé ».

L’ouverture de l’école publique en 1932 est une étape essentielle dans la reconnaissance de Ragon comme pôle de vie. Les enfants ne sont plus obligés de parcourir plusieurs kilomètres matin et soir pour la scolarité qu’ils devaient suivre jusque-là au bourg ou à Pont-Rousseau-Saint-Paul, voire à l’école Ledru-Rollin, quartier de Sèvres à Nantes.

Dans les années d’avant-guerre, les actuelles rues Charles Rivière et du Château d’eau (du nom du réservoir construit à la Carrée) se bordent de maisons.

Autre signe identitaire du quartier qui se manifeste après la guerre, cette fois : les catholiques obtiennent un lieu de culte en 1949 avec la transformation d’un ancien atelier de menuiserie en église. Naît ainsi la paroisse Saint-Vincent-de-Paul.

Il convient aussi d’évoquer un phénomène qui touche alors la périphérie des grandes villes à cette époque: l’installation progressive de gens du voyage. Leur désir de sédentarisation s’affirme au fil des années. Différents sites du quartier de Ragon constituent des points d’ancrage pour des groupes familiaux. Leur histoire est diverse : l’un d’entre eux, d’origine espagnole, fuyant le régime de Franco, s’est installé ici[4]. Les politiques publiques négligeront longtemps cet état de fait, difficile à appréhender, il faut le reconnaître, avant de proposer des solutions d’intégration adaptées.

Au recensement agricole de 1957, 18 exploitations de plus de 5 hectares, soit la moitié de celles inventoriées sur la commune, sont situées sur le territoire objet de cette étude. C’est encore un signe de sa ruralité, même si le recensement de population de 1968, effectué par îlots, et qui ne peut plus distinguer les anciens villages dont plusieurs désormais se joignent, fait apparaître pour le secteur numéroté 05, 2.955 habitants, Chêne Creux et Classerie compris. En sus de constructions individuelles, des lotissements ont été créés aux Bertineries et à la Bataillerie.

En 1970, le site de la Robinière est transformé en une grande plaine de jeux comportant plusieurs terrains de football, des courts de tennis, un centre aéré, une salle associative. C’est un équipement d’intérêt communal qui favorise l’interpénétration du quartier périphérique avec la partie urbaine proprement dite. Dans un autre domaine, l’ouverture d’un centre commercial à la Carrée, dont les dimensions et la localisation évolueront au cours du temps, procède de cette même logique.

Ragon bénéficiera en 1981 d’une maison de quartier, aux formes reprenant l’architecture traditionnelle du sud-Loire.

Toutefois, dans cette décennie encore, pour les secteurs les plus éloignés, perdure l’image « d’écarts » un peu oubliés, mal desservis. Inconvénient majeur d’une localisation en marge, à l’avenir immédiat incertain.

L’ère des grands bouleversements

Le plus important, c’est la construction du périphérique nantais. Décrivant un arc de cercle qui suit grosso modo un couloir de lignes électriques à haute tension, le tronçon sud a été réalisé au début des années 1990. Il modifie profondément l’aspect du sud de la commune avec le franchissement supérieur qui a exhaussé la route et lui a donné une courbure vers l’ouest, si bien que la perspective visuelle vers Les Sorinières a été rompue. Maigre regret quand on se souvient de cette route de La Rochelle, tellement engorgée de voitures et de camions qu’elle générait un vacarme lancinant, ininterrompu, et qu’elle ne pouvait être traversée qu’à des carrefours à feux. Conséquences majeures : la création de zones commerciales (Leclerc Océane ouvert en 2001) et d’activités économiques (zone de la Brosse actuellement en cours d’aménagement). L’itinéraire favorisé aujourd’hui pour rejoindre Pont-Saint-Martin n’emprunte plus la sinueuse D 65 qui partait du carrefour des Trois Moulins.

Le nouveau boulevard Jean Monnet irrigue les zones d’habitat de Praud (250 logements en 2001) et de la Pirotterie (255 logements en 2001 également). Cette dernière opération intègre une réalisation audacieuse sur le plan architectural, car elle leur donne un aspect nordique, de 30 maisons par la société d’H.L.M. Atlantique Habitations. Cette voie dessert le gymnase Arthur Dugast (2004), à la fois équipement de proximité et salle de sport pour le haut-niveau, et, dans un autre registre, la pépinière d’entreprises (1990). Elle amorce la liaison encore en projet vers le pont des Bourdonnières.

La partie est du quartier connaît moins de transformations : l’habitat se développe par le biais de petites opérations ; la Robinière conforte sa destination de complexe sportif avec un stand de tir. Le bois des Poyaux s’affirme dans son rôle de poumon vert. Il convient aussi de citer l’initiative portée par les pouvoirs publics et réalisée par Habitat 44 : 14 maisons pour les gens du voyage, rue Pierre Legendre.

D’autres potentialités existent sans doute. Destin inimaginable il y a cinquante ans.

Une identité revendiquée

C’est d’abord le patrimoine qui rappelle l’histoire et les caractéristiques des lieux : demeures de Praud, du Génétais, de la Brosse ; chapelle de Praud (17e s.); l’Orangerie (1812) opportunément intégrée à la galerie Océane, les édifices ruraux : maisons de villages au Châtelier, aux Chapelles, à l’Aufrère, à Ragon, puits aux Chapelles et à l’Aufrère, moulin des Barres, vierge de la rue des Ajoncs (1863).

Ensuite, doit être soulignée comme originalité la fête des Caillebottes. Ce nom désigne une sorte de fromage à pâte fraîche, bien connu dans le sud du pays nantais, généralement vendu par assiette, pour être consommé sur le champ, lors de kermesses et autres réjouissances collectives. De quand date cette manifestation ? Certainement d’avant 1909, puisque cette année-là, la Ragonnaise lui octroie une subvention de 20 francs. Cette même société envisage en 1935, selon le mot du président Artaud au conseil d’administration, « d’inaugurer un buste de la veuve Eulalie Mouilleron, créatrice de la fête »[5]. Eulalie demeure une énigme : pas un ragonnais ne s’en souvient et elle ne figure pas sur les listes nominatives des recensements de population, pour les années 1896, 1906, 1926. Il faut se rendre à l’évidence, elle n’était pas du quartier, mais peu importe. A Ragon, la fête fixée au jeudi de l’Ascension, s’accompagne d’une course cycliste. Le cyclisme est apprécié ici depuis longtemps. Les premières éditions du Tour de France – né en 1903 – qui faisaient étape à Nantes empruntaient notre fameuse route de La Rochelle.

Quant aux associations, la plus ancienne, on l’aura deviné, est la Ragonnaise, société de tir à l’origine, née en 1906 de manière informelle, déclarée selon la loi de 1901 en 1932. Suivra le club de basket, fondé par Arthur Dugast en 1946, qui fusionnera plus tard avec celui de Rezé-bourg. Fin septembre 1945, et probablement pendant quelques années, est organisée une « fête d’automne, sur le terrain des œuvres » (le champ de foire ?) avec « comptoirs divers, attractions variées, feu de camp » comme le mentionne l’affiche conservée aux archives départementales. Aujourd’hui, les activités culturelles ou de loisirs sont regroupées au sein du centre socioculturel. Elles révèlent un sens du bénévolat et une volonté d’animation portés par un certain nombre de personnes.

Pendant 25 ans environ et jusqu’en 1995, l’Etoile Sportive de Ragon a été le club de football du quartier. Elle a fusionné avec l’A.S.B.R. et le R.O.C. pour donner naissance au F.C.Rezé.

Dans les années 1980, l’idée était née de créer un musée de la vie rurale. Projet sans lendemain mais qui montre bien qu’un souci existe de conserver une mémoire du passé.

Pour aimer un quartier, il faut lui trouver une âme. C’est une recherche sans prétention, qu’il faut souhaiter aux nouveaux parmi les 4.055 habitants du quartier (recensement de 2006) de mener pour eux-mêmes. Ils sont d’ailleurs sans doute plus nombreux en 2011 et ils le seront encore davantage dans les années à venir.

Sources

Bulletin des Amis de Rezé no 69


[1] Cité par René BOURRIGAUD, Le Développement Agricole au 19e siècle en Loire-Atlantique, éd. C.H.T., 1994, p.385

[2] Voir à ce sujet le Musée du Vignoble au Pallet

[3] Guy SAINDRENAN, La Vigne et le Vin en Bretagne, éd. Coop Breizh, 2011, p.389

[4] Précision apportée par Bernard LE BLAVEC qui anime le groupe Histoire du C.S.C. de Ragon

[5] Eléments fournis par Bernard LE BLAVEC à partir des archives de la Ragonnaise

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