La grève suffit aux pêcheurs de Trentemoult, mais pour les les yachtmen des régates.
Quand les pêcheurs ont été poussés du quai de la Fosse et du val de Chézine vers l’îlot de Trentemoult, pas besoin de quai, ni de cale. La grève d’échouage suffit. De là, ils pêchent en Loire, mais surtout dans les estuaires de la Loire et de la Vilaine, et ils vont vendre à Nantes et Rennes. Le canot Bas-Indrais est un bateau à tout faire. Certes, un quai apparait près de l’embarcadère sur le quai Jean Bart, et même sur le quai Surcouf, pour border le trou à Lisette.
Les régates sur le plan d’eau de l’anse de Trentemoult existent depuis le début du XXème siècle. Elles attirent tous les marins de la Basse Loire : Indre, Le Pellerin, Couëron. Elles attirent aussi les voileux nantais qui régatent sur l’Erdre, le SNO, Sport Nautique de l’Ouest implanté à Carquefou, sur le plan d’eau de la Gaschet, ou ceux qui voguent sur l’océan, le CMN, Centre Maritime de Nantes créé en 1956, avec des quillards.


Le SIT, Syndicat d’Initiative de Trentemoult organise les régates, la fête du pays et diverses manifestations. Pendant le mandat du maire Georges Bénézet, aucune allusion à un port à Trentemoult n’apparait dans les délibérations du conseil municipal, ni dans les questions posées par les divers conseillers de 1953 à 1959.
Le 25 mars 1962, au café du Pavillon, le SIT est présidé par Albert Boutin, qui a été adjoint au maire, socialiste, du 19 mai 1945 au 30 janvier 1951. L’Assemblée Générale élit aussi Louis Blot à la vice-présidence, Emile Gomin au secrétariat et Claude Choëmet à la trésorerie, André Soulas aux manifestations et fixe les régates au dimanche 3 juin. Alexandre Plancher, socialiste, qui est maire depuis le 22 mars 1959. est présent à l’AG ; Albert Boutin lui fait part de l’intérêt d’un port de plaisance. Le maire lui demande un dossier.
Le SIT se démène pour faire signer une pétition dans toutes les maisons de Trentemoult. La lettre ci-contre, datée du 4 juillet 1962, est accompagnée de 11 pages de signatures serrées. Alexandre Plancher informe qu’après une conversation à Paris : « nous avons raté le départ du 4ème plan ; il faut s’inscrire au suivant ». Le 20 juillet 1962, M Puget du CMN appuie l’idée d’un port à Trentemoult avec une exigence de dévasage. Paul Decré, président de l’association Mer et Voile, l’estime indispensable. Le 24 août 1962, Alain Barrault du SNO affirme que Nantes doit posséder un tel équipement. Le SIT liste tous les usagers potentiels et les retombées pour Nantes. Dans le dossier 26W566 aux archives municipales de Rezé, pas de plan sommaire avec jetée comme évoqué.
Alexandre Plancher semble favorable à cette idée, mais veut l’instruire sérieusement : d’abord avis des Ponts et Chaussées maritimes, puis Avant-Projet Sommaire et évaluation financière. La question est inscrite au conseil municipal du 22 décembre 1962. Gilles Baraud et Raymond Cailleau, communistes, doutent de l’intérêt pour la population laborieuse et soutiennent un camping sur Beau Rivage : pas contradictoire, mais pas lié. Maurice Savariau et Jean Pennanéac’h appuient le projet de port. A l’assemblée générale du SIT de février 1963, l’adjoint au maire Marot confirme la volonté de la ville d’étudier les 2 projets.
Le 4 janvier 1964, le conseil municipal décide d’acheter 2 000m2 à Beau Rivage, et démarche les autres propriétaires. Le 14 février 1964, Albert Boutin démissionne et Louis Blot devient président et André Soulas vice-président. Le Maire écrit aux Ponts et Chaussées maritimes. Le 13 octobre 1964, un ingénieur de la subdivision d’entretien du Port de Nantes fait part au directeur des services techniques de la ville, M Billy, de 7 difficultés à l’usage de pontons flottants. A l’assemblée générale du SIT du 7 mars 1965, Alexandre Plancher prévoit de construire le port en dur à partir de la fin de l’année 1965. Les élections de mars 1965 maintiennent le Maire, mais sans les communistes.

Le port pour les voiliers de plaisance est trop cher estiment les Ponts et Chaussées maritimes en juin 1965.

Le SIT s’impatiente ! Le 14 juin 1965, M Richard, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées et directeur des ports de Nantes et de Saint Nazaire, répond à M le Maire. Le dragage initial de 70 000 m3 coute 315 000f pour accueillir à basse mer un bateau calant à 1,5m. Le dragage périodique revient à 35 000f/an. Deux solutions techniques : une estacade en béton armé à 1 250 000f ou des lignes de pontons solidaires à 800 000f. L’aménagement d’une cale d’accès coute 130 000f auquel il faut ajouter les abords, parking … Le port peut ainsi accueillir 70 bateaux + 10 pêcheurs + 60 dériveurs sur terre-plein. La ville peut percevoir une recette de 7 000f/an mais doit supporter des charges de 95 000f à 75 000f suivant l’option. Face aux difficultés techniques et aux importantes dépenses engendrées, le directeur du port déconseille au maire de s’engager dans cette réalisation.
Le 10 septembre 1965, le bureau du SIT se réunit avec le docteur Renou de Saint Sébastien pour la constitution d’un club de voile réunissant les vieux marins comme les plaisanciers, amateurs de yachting, y compris ceux du nouveau collège technique de Rezé. Christian Labarre en prend la présidence, accompagné de Henri Puget et Georges Bertaud du Chantier du Port. Ils listent un certain nombre de désordres qu’ils exposent à Alexandre Plancher accompagné de M Billy : nettoyage des berges salies par du mazout, dévasage du trou à Lisette, mise en ordre des tuyaux d’évacuation des égouts, pose de corps morts par les Ponts et Chaussées. Ils demandent un bâtiment préfabriqué pour le club de voile. A l’assemblée générale du 27 février 1966, Alexandre Plancher répond sur ces différents points et affirme qu’il soutient le contre-projet de port du SIT moins onéreux. Le 9 juin 1966, Louis Blot adresse une lettre ouverte de 4 pages, à tous les élus et responsables d’institutions. Un an plus tard, lors de l’assemblée générale réunie au café Le Pavillon, tous les clubs affirment vouloir un projet pas cher, un seul projet qui fédère. Le conseil municipal crée un comité d’étude le 28 avril 1967, lequel réunit les élus municipaux et le SIT. En mai, l’ambiance est bonne sur le dévasage et le projet de port. Mais suite à la réunion sur place du 30 novembre 1967, les Ponts et Chaussées maritimes n’ont rien dévasé, un an après. Les lettres du Maire en 1969 et 1970 n’ont aucun retour.

Le dossier « port de plaisance » est bien rangé dans un placard et ne ressort pas avant 10 ans.

Entre André Morice, radical, maire de Nantes de 1965 à 1977, Heni Robichon, pétainiste, maire de Bouguenais depuis 1945, et Marcellin Verbe centriste, maire de Saint Sébastien depuis 1953, les ententes ne sont guère possibles malgré l’humanisme d’Alexandre Plancher. Le Maire de Nantes André Morice propose une fusion de communes, une communauté urbaine, un SIVOM : propositions rejetées. Le syndicat d’études, ACRN, Association Communautaire de la Région Nantaise, est accepté. Mais il commence par la voirie rapide, puis les transports en commun. Jacques Floch glisse les établissements pour enfants handicapés. Alors, le port de plaisance n’est pas un souci partagé.

Alexandre Plancher est toujours Maire, avec les communistes en mars 1971. M Billy, directeur des services techniques part en retraite en 1974. M Hal secrétaire général, part en retraite en 1976. Jean Hochard, adjoint aux sports, a fort à faire avec le stade de la Trocardière et la piscine voisine, et tous les gymnases. Alors, le port de plaisance attend pendant 10 ans.
Le directeur du Port autonome Nantes Saint Nazaire répond positivement au Maire de Rezé en décembre 1977

Le 31 décembre 1976, le directeur Andrau répond sur l’aménagement du quai Surcouf et note que 2 pontons flottants peuvent être envisagé dans l’anse. En février 1977, Le Port accepte de faire le relevé des fonds dans le trou à Lisette, à la charge de la ville. Le 15 décembre 1977, le directeur du Port rend une étude d’APS, Avant-Projet Sommaire, pour 85 unités de 8 m avec 2 variantes d’implantation et une cale. La digue de protection est une fausse « bonne-idée » et doit être abandonnée. Le dragage initial à -1,5m côte marine, de 60 000m3 coûte 1 000 000F et l’aménagement du port 1 150 000F. Jacques Floch, désigné conseiller régional obtient une subvention de 130 000F pour la pêche. Alexandre Plancher, conseiller général, obtient une subvention de 1 122 000F. Albert Boutin avait raison : 50% de subventions.
Alexandre Plancher décède subitement le 24 février 1978. Serge Conchaudron, adjoint à l’urbanisme, présente au conseil municipal du 3 mars 1978 la proposition 2bis et le conseil municipal décide d’engager les travaux ; Jacques Floch est alors maire par intérim. L’élection de Jacques Floch au poste de Maire a lieu le 21 avril 1978 et André Coutant est premier adjoint.
André Coutant, premier adjoint, rencontre les responsables du SIT et surtout du club nautique de Trentemoult présidé par Daniel Leturque, au centre de la photo. Ils acceptent le plan d’aménagement du port, l’édification d’un terre-plain d’accès et de parkings. Pourvu que le club garde le baraquement qui leur est attribué à côté sur Beau Rivage. Ils ne naviguent pas sur l’anse de Trentemoult et vont tout de suite voguer sur l’océan.
Il faut construire le bureau du port et les sanitaires et recruter un maitre de port. Roger Gaudey, directeur des services techniques, réalise les travaux. Le port de plaisance est mis en service le 20 juin 1980.

Inauguration du port de plaisance le 14 septembre 1980 par Jacques Floch.

En second plan, Günter Jung de Sankt Wendel, Jean-Luc Treberne adjoint et André Coutant premier adjoint.

Le club nautique a invité leurs amis de Hoëdic. Le SIT, présidé par Georges Colder a invité le « maire » de la commune libre du Bouffay, Albert Athimon.

Jacques Floch apprécie peu la concurrence sur les discours. Tout le monde chante et danse aux rythmes de Hélène et Jean François Salmon et du bagad de Lann Bihoué. On peut voguer vers des croisières exotiques, laisser filer les imaginaires et se laisser bercer de poésie. Que c’est beau !


Hélas, la vase revient très vite ; faut-il urbaniser davantage ou abandonner le port ?
Quand les eaux douces du fleuve rencontrent l’eau salée de l’océan, les argiles floculent et constituent le bouchon vaseux de tous les estuaires ; sa position évolue en fonction de la marée. Ainsi en juillet et août 1979, le niveau de la vase est passé de -1,5CM à +1,0CM dans l’anse du port de plaisance. La ville demande des explications : c’est normal dit le Port le 25 septembre. Il faut évacuer 15 000m3 ; une entreprise peut le faire pour 500 000F. A moins d’acheter une mini suceuse et d’effectuer l’entretien en régie. Pornic a une drague et nettoie en permanence. Un essai est fait avec un matériel Defontaine : raté. Le directeur du Port Smagghe conclue le 25 février 1980, que la ville de Rezé doit provisionner 700 000F/an et estime que le port de plaisance n’aurait pas dû être fait là. De qui se moque-t-on ?
Il faut inaugurer à marée haute le 14 septembre.


Les voiliers à quille sont prisonniers. Impossible de venir faire un tour à Nantes et de repartir 8 jours plus tard : ce n’est plus un port de passage. On peut y dormir tranquille. Le conseil municipal de Rezé du 15 février 1984 lance l’appel d’offres pour dévaser le port de Trentemoult, 5 ans après sa réalisation. Le coût ne devrait pas être supporté par la commune de Rezé seule, mais en ces temps, le maire de Nantes, Michel Chauty, restreint les interventions de l’agglomération.
La ville de Rezé assume. Il faut recommencer tous les 4 à 6 ans. Les finances de la ville, les procédures, enquête publique, relogement des bateaux, espacent les travaux. Le désenvasement est effectué en janvier février 1997.
Jean-Marc Ayrault devient Maire de Nantes en mars 1989 ; il installe un district le 6 décembre 1991. Yves Jean Laval architecte, très implanté à Poitiers, rencontre Jacques Floch ; il contribue à l’implantation du pont des 3 continents engagé par le district en 1991. Il redessine le nord de Rezé en prévision de l’ile de Nantes.
A la place de l’entreprise Colas et de Beau Rivage, il dessine en 1992, des marinas avec un bassin à flots. Rezé est plus chic que Nantes ou La Baule. Jacques Floch est flatté mais ne donne pas suite. Yves Jean Laval construit l’immeuble Domus, boulevard Le Corbusier.
Les études sur l’Ile de Nantes incluent cette idée de marinas et de bassins à flots à côté du parc central vers la pointe de l’île. Jean-Marc Ayrault ne retient pas plus cette idée. Mais la nécessité d’offrir une possibilité d’escale pour les voiliers est dans les têtes.


La ville de Rezé n’envisage pas d’urbaniser outre mesure la rive de Loire. La rive gauche contraste avec les 3 rives minérales de Nantes et veut garder cette image naturelle, hors les villages. Elle commande en 1994, à l’architecte Bernard Richeux, une étude sur les bords de Loire, de Beau Rivage au Confluent de la Sèvre.
Il en ressort une promenade derrière la végétation, sur l’arrière des maisons de Norkhiouse et de la Haute Ile, sur l’arrière des entrepôts Friedrich et de la Basse Ile. Quelques maigres tronçons ont été réalisés, dont la jonction avec le port.
Quand le district de l’agglomération se transforme en 2001 en Communauté Urbaine, celle-ci prend la compétence sur l’aménagement du fleuve et des ports. Elle ne se précipite pas : tout est réexaminé, évalué à partir de 2003. Les services redécouvrent la problématique connue par Rezé depuis 40 ans et le coût exorbitant de l’entretien du port.
Sans concertation préalable, la vice-présidente Françoise Verchère présente, à ses collègues, un rapport sur les ports de Couëron et de Trentemoult, à l’été 2005, qui préconise l’abandon du désenvasement et le retour de la nature. Les services communautaires ont l’oreille des militants écologistes qui envisagent le démontage des pontons et le laisser faire pour que la végétation se réapproprie les lieux. Au-delà de l’angélique des estuaires et du cirpe trinquette, espèces protégées abondantes alentour, c’est la recolonisation de la vase par des saules.


Françoise Verchère cherche l’affrontement : les maires de Rezé, Gilles Retière, et de Couëron, Jean-Pierre Fougerat, réagissent vivement. Jean-Marc Ayrault n’apprécie guère la tactique de la Maire de Bouguenais. Le Grand Port Maritime est préoccupé par ce stock de vase prêt à glisser dans la zone d’évitage. Les usagers amarrés sur le ponton nord doivent partir : sur 30, 15 sont des résidents. Une pétition circule, L’association Trentemoult Village demande des explications. La ville rappelle au gestionnaire NGE que le taux de résidents doit être de 1 pour 6.
Nantes Métropole engage une étude sur l’ouest de Trentemoult en mai 2006 pour 1°) réaliser un P+R parking et ponton de navibus ; 2°) étudier un port à sec ; 3°) déplacer le port ; la ville doit ajouter ses usages pour accueillir manifestations et cirques. La Communauté Urbaine, procède à un curage d’entretien de 50cm en septembre 2006. Elle confie en janvier 2007 au BCEOM la recherche de solutions pour transférer le port. En septembre 2007, l’étude conclue à l’impossibilité d’une ligne de pontons dans l’axe du fleuve, de même pour une ligne d’embossages ou pour l’embossage sur bouées. Ces études n’ont pas été conservées par les archives de Rezé. Reste le port actuel d’où il faut enlever entre 550 et 2 500m3. Françoise Verchère qui ne veut plus être maire de Bouguenais en 2008, abandonne le dossier à la Communauté Urbaine.


Le port est toujours là ; 64 ans après la demande, 46 ans après sa mise en service. La vase aussi est toujours là, depuis au moins un siècle, depuis que le Port De Nantes a dragué et abaissé la ligne d’eau de la Loire de 3m. Les marins doivent vivre avec cette vase sous la quille, et surveiller les marées. Lisse ou ravinée, la vase peut être luisante sous le ciel bleu ou les nuits de pleine lune. Heureusement que les couleurs du port agrémentent la vision de Nantes, entre la grue grise et l’escorteur d’escadre Maillé Brézé. Mais la carte postale coûte cher. Les quais et restaurants de Trentemoult accueillent de plus en plus de visiteurs. Alors, bon vent !
Maintenant, certains édiles affirment « La Métropole, c’est nous! », d’autres plus nombreux répliquent « C’est pas nous, c’est la Métropole! ». Rezé Histoire peut expliquer ce qui s’est passé, mais ne commente pas l’actualité et ni ne prédit l’avenir que les hommes ou les femmes décideront.
Gilles Retière août 2026.

